LUCILLE UHLRICH – “INSTANT D’APRÈS GAMMES”

Elle s’assied en face de moi. Elle me tend un café. Elle vient de placer au sol quatre petits dessins sur une surface de plancher encore à peu près libre. Elle me dit que c’est comme ça, ce rapport au sol, c’est de là que tout ça vient. Tandis qu’elle me parle, elle arrange, un peu à droite, un peu à gauche. Une petite boîte peinte qui gisait là s’intègre à l’œuvre. Elle appelle ça plutôt des assemblages. Elle boit son café, regarde l’ensemble, et en passant, elle donne un petit coup dans une lourde canne de métal qui traîne au sol. Je les ai trouvées dans la rue. Dix kilos chacune. Il va falloir trouver un moyen pour les faire tenir au mur. Pendant qu’elle me cherche du sucre dans sa petite cuisine, mon regard erre sur cette espèce de chaos qui embrasse son quotidien. Je vois des fragments de dessins, des sculptures de papier, des couleurs échappées de leurs cadres, des planches, des restes – toutes sortes de choses venues de la rue. Du plus loin que je m’en souvienne, toujours, entourée de ce chaos. Sur la table de travail reposent en silence les objets les plus élaborés. Je prends dans ma main une petite sculpture en forme de flamme, ajourée, délicate, dorée, elle me fait penser à un péplum. Je dis : ça fait un peu grec. Ça lui plaît. Elle se tient désormais, verticale, à côté d’un tube de peinture modelé en terre. Pourquoi est-ce que ceux-ci ne font pas partie d’une œuvre ? Peut-être plus tard, me dit-elle. On aurait tort de vouloir trop décider de ces choses-là. Elle soulève un petit écureuil recouvert de pigment rouge, saturé de couleur, et me dit, il faut laisser venir les œuvres. Quand je suis en paix avec elles, elles peuvent prendre leur place au mur, parmi les autres. Je lui demande si, à la manière de Matisse, elle recherche une forme d’harmonie – mais le temps qu’elle me réponde, j’ai déjà compris que je faisais erreur. Je suis obsédée par le retour des mêmes visages. De la même histoire qui se répète sans cesse. Me dit-elle. Et tout d’un coup, j’ai la sensation nette que quelqu’un est en train de me sourire. Dans chacun de ces assemblages, il y a un visage qui me regarde. C’est leur familiarité bienveillante que reconnaît Lucille en eux, l’éternel retour de la forme humaine.

C’est pour ça, sans doute, qu’elles me paraissent aussi familières, comme si je les avais déjà connues.

D’où viennent les formes, et d’où viennent les couleurs ? Y a-t-il encore des fous pour penser qu’elles ne sont que le produit accidentel d’une évolution, qu’une boursouflure hasardeuse de la matière ? Dans la joie qui transperce sur ces visages, je reconnais une joie plus cosmique – la joie d’apparaître du vivant. Elle trouve sa source en amont de l’apparence visuelle des choses – chez Adolf Portmann, c’est le principe même de la vie, ce plaisir qu’elle a d’être vue.

Les œuvres que j’ai sous les yeux sont passées à travers Lucille pour nous transmettre leur plaisir d’exister. Tout ce que j’ai à faire, me dit-elle, est de combattre ma volonté de faire. Mon intention. A travers toutes les choses qu’elle assemble dans ses œuvres, la ligne qui passe est la même que celle de ses grands peintres (Philip Guston, Paul Klee, Betty Woodman). Elle me parle d’entrelacs, car cette ligne compose avec le chaos plus qu’elle n’essaie de l’organiser. Elle traverse les formes temporaires que prennent ses œuvres, à mesure qu’un changement de cœur, qu’un séjour à la campagne ou qu’un déplacement de meuble l’amènent à prendre quelques éléments à l’une pour les donner à l’autre. Il n’y a pas de forme fixe, mais qui a dit qu’il devait y en avoir ?

Dans la rue de Lucille, une tranchée éventre le goudron et révèle les entrailles de la ville. Est-ce pour cette raison qu’elle y trouve en ce moment une foule de choses intéressantes? Je reçois la photo d’une plaque de marbre blanc, nervuré de noir, qui sera peut-être dans une prochaine œuvre. Ça fait un peu grec, de nouveau. Comme si, à travers ce trou que l’on a creusé dans la terre, resurgissaient des formes du passé.

Je m’endors, et en rêve, je vois une petite flamme dorée brûler devant une nuit noire, sur laquelle se découpe un étrange profil orange, les yeux paisiblement fermés, prédisant les errements chaotiques du monde.

Camille Azaïs

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ARNAUD DESCHIN (né à Douai en 1970), artiste, galeriste, commissaire d’exposition Arnaud Deschin a été formé à l’ESAD d’Amiens, puis aux Beaux Arts du Havre, Besançon et Marseille dont il sort diplômé/félicité en 1996. Il performe inlassablement jusqu’à la fin de son cursus et l’obtention de son diplôme en 1995 (« 100 cœurs sans toit » « Les performances de l’Agneau », entre autres). En marge de sa pratique de performer, qu’il poursuit jusqu’en 2003 et est entretenue par celle du judo et du Krav Maga, il devient assistant à la Galerie Roger Pailhas à Marseille (1996-1999) et travaille pour Crash magazine. En 2000, diplômé d’Etat de visites et informations médicales il devient Délégué Spécialiste pour Takeda Pharmaceutical, poste qu’il occupe pendant treize ans et autour duquel s’imagine de nouveaux scénarii de performances, données pour la plupart à Marseille. Il devient gérant d’un night-club marseillais et crée en 2010 La GAD Marseille, galerie au sein de laquelle il développe son activité de commissaire d’exposition. La GAD défend principalement les artistes émergeants (au total en 2018 : 100 artistes présentés à Marseille, à Paris, à Malibu et dans des foires nationales). En 2016, il inaugure un nouvel espace dédié à l’art contemporain, la Arnaud Deschin galerie à Paris, Belleville qui ferme ses portes en juin 2018. Arnaud Deschin inaugure à Bagnolet, ART DECH STUDIO, 12 rue de la Liberté, en juillet 2018, une plateforme artistique transdisciplinaire, avec une performance à travers laquelle il fait « Don du tapis rouge » à une galeriste invitée. Ses performances intègrent les pratiques contemporaines in situ, celles du body art, de l’esthétique relationnelle, l’art de l’installation, la photographie et la vidéo. Il combine ces médiums aux réseaux sociaux et à son gout des mythes, pour poursuivre une œuvre imaginée aux Beaux-Arts, où l’affect est en permanence questionné depuis 1993