David Evrard, "I Like It Raw", vue d'exposition - photo © Romain Darnaud

DAVID EVRARD – “I LIKE IT RAW”

Photos © Romain Darnaud

Réécrire dit-il…

Que peut-on attendre d’un artiste qui a des velléités d’écriture ? On sait pertinemment que l’une n’est pas soluble dans l’autre, qu’à priori la littérature fait assez mauvais ménage avec la peinture, encore moins avec la sculpture, même s’il arrive que certains artistes s’en tirent plutôt bien mais l’occurrence est plutôt rare. Enfin, tout cela c’est du passé : depuis une dizaine d’années, on assiste à une flambée littéraire au sein de la gente artistique, pas un jour sans qu’un plasticien ne commette une nouvelle, pas un mois sans que ne nous parviennent les échos d’une passion littéraire grandissante. Du reste, le constat n’est pas nouveau et certains théoriciens en ont fait leur credo : dans l’ouvrage Artist Novels édité par l’artiste David Maroto et la curatrice Joanna Zielinska1 qui forment le duo Book Lovers, la fiction d’artiste est érigée au stade de médium, ce qui ne laisse pas non plus de poser des questions quant à la capacité — et à la nécessité — de « médiumniser » une pratique qui relève plus d’une tendance générale à la porosité au sein de l’art contemporain : la question est ailleurs, elle est celle de savoir ce que les artistes font à la littérature, et vice versa.

Il semble qu’il n’y ait pas vraiment de réponses à cette question mais qu’elle procède plutôt d’un magnétisme réciproque qui ne date pas d’hier : dans l’histoire de l’art récente, les perfusions d’un monde envers l’autre se font au rythme naturel de poussées régulières d’écrivains insatisfaits des limites imposées par le texte et plus souvent désormais d’acmé littéraire de plasticiens attirés par une discipline qui est son opposée par de nombreux côtés mais qui semble satisfaire à d’autres pulsions ou à d’autres questions, au nombre desquelles celle du temps semble tout à fait essentielle (pour faire court, on peut opposer le temps lent de la lecture à la saisie instantanée d’une œuvre sculpturale et tout ce que cela implique en terme de « consommation » des œuvres) ; cependant les tentatives récentes d’écrivains célèbres pour franchir le Rubicon du secteur plastique ne nous poussent guère à encourager certains « coming out »… On préfère, concernant ces derniers, qu’ils se cantonnent à défendre les possibilités d’îlots d’un réalisme intransigeant. Ce qui est bon pour la littérature ne l’est pas forcément pour l’image, la sculpture ou la peinture : il existe des antécédents que l’on ne peut faire mine de découvrir sous prétexte de license poétique…

De temps en temps, mais de plus en plus souvent, la jonction se produit miraculeusement entre les deux univers — que selon Sartre tout sépare, la littérature étant radicalement et définitivement réfractaire aux arts plastiques2 — à l’instar d’un travail comme celui de Jean-Christophe Norman dont les performances de réécriture à la craie de la Recherche sur les trottoirs des grandes capitales du monde viennent régénérer la prose sacralisée3, jusqu’aux expérimentations d’un Benjamin Seror qui réinvente le principe même de l’acte d’écrire et la structure du dialogue en lui adjoignant l’imprévu de la séquence performative… Evrard s’inscrit doublement dans cette lignée d’artistes informés par la littérature et qui tend à l’ incorporer dans la pratique picturale. Le premier acte s’est d’une certaine manière écrit lorsqu’il a commis son premier « roman », Spirit of Ecstasy : épopée onirico trash dans les méandres de la création artistique contemporaine, cette première œuvre reprend les codes de nombre de genres littéraires, SF, polar, western, auquel il en ajoute un autre, celui de la dérive arty post-romantique, post-apocalyptique et passablement schizophrène. Le « roman » multiplie les emprunts à des articles de presse et autres sources qu’il insère dans le déroulé d’un récit décousu et totalement burroughsien.

Ce qui fait tout l’intérêt plastique de ces pages échappées à ses romans ou à ses chroniques, c’est le « retour » au visuel de ces dernières, qui, une fois réécrites, redessinées, redeviennent images et retournent à l’univers pictural. Le caractère circulaire (narcissique) de la pratique d’Evrard n’est pas le moins intéressant : il déroge à la vénération des grands noms de la littérature que l’on retrouve chez des artistes comme Dora Garcia (Joyce), Daniel Gustav Cramer (Melville) ou encore Tou van Tran (Duras). Avec David Evrard, une nouvelle étape en forme de boucle est franchie : l’artiste devient écrivain, puis, dans un second temps, le peintre ou le sculpteur de ses propres œuvres littéraires…

Mais cette inclination pour le littéraire ne consiste pas uniquement dans un mouvement de transformation de l’écrit en image : le récit est également présent dans le travail d’assemblage de l’artiste belge dont la méthode consiste à compiler méthodiquement dans ses carnets des milliers d’images, de notes, de dessins, de graffitis, qu’il réintroduit ensuite dans ses compositions « picturales ». La peinture de David Evrard est une peinture « littéraire », une prolongation du récit par d’autres voies que celles des pinceaux : ces derniers sont remplacés par des ciseaux (réels), Photoshop, la photocopieuse, l’imprimante, le zoom du smartphone, le spray, etc. ; certaines compositions sont plus de l’ordre du haïku qui accolent un ancien président belge à un manteau de fourrure violet en suspension sur son front, ou encore une starlette à une ancienne compagne dont l’encadrement du visage fait penser à la bobine de cinéma d’avant le numérique, le poudingue aux décombres de Ground Zéro : entre Joyce et Burroughs, Evrard nous livre une lecture du monde décousue, impossible, saccadée et déroutante, mais terriblement subjective, qui tente de capter sa complexité en usant des figures de la rhétorique — surtout la métonymie et l’ellipse — en mêlant l’anecdote mondaine à l’autofiction et au gonzo, en superposant, en bon « palimpsestiste » les dernières technologies aux matériaux archaïques, la grande histoire de l’art à l’héroïsme du quotidien…

1. Artist Novels, éditions Book Lovers (David Maroto et Joanna Zielinska), Sternberg Press, 2014.
2. Jean-Paul Sartre : Qu’est-ce que la littérature ?, éditions Gallimard, 1948.
3. http://www.zerodeux.fr/guests/jean-christophe-norman/

Patrice Joly

 

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ARNAUD DESCHIN (né à Douai en 1970), artiste, galeriste, commissaire d’exposition Arnaud Deschin a été formé à l’ESAD d’Amiens, puis aux Beaux Arts du Havre, Besançon et Marseille dont il sort diplômé/félicité en 1996. Il performe inlassablement jusqu’à la fin de son cursus et l’obtention de son diplôme en 1995 (« 100 cœurs sans toit » « Les performances de l’Agneau », entre autres). En marge de sa pratique de performer, qu’il poursuit jusqu’en 2003 et est entretenue par celle du judo et du Krav Maga, il devient assistant à la Galerie Roger Pailhas à Marseille (1996-1999) et travaille pour Crash magazine. En 2000, diplômé d’Etat de visites et informations médicales il devient Délégué Spécialiste pour Takeda Pharmaceutical, poste qu’il occupe pendant treize ans et autour duquel s’imagine de nouveaux scénarii de performances, données pour la plupart à Marseille. Il devient gérant d’un night-club marseillais et crée en 2010 La GAD Marseille, galerie au sein de laquelle il développe son activité de commissaire d’exposition. La GAD défend principalement les artistes émergeants (au total en 2018 : 100 artistes présentés à Marseille, à Paris, à Malibu et dans des foires nationales). En 2016, il inaugure un nouvel espace dédié à l’art contemporain, la Arnaud Deschin galerie à Paris, Belleville qui ferme ses portes en juin 2018. Arnaud Deschin inaugure à Bagnolet, ART DECH STUDIO, 12 rue de la Liberté, en juillet 2018, une plateforme artistique transdisciplinaire, avec une performance à travers laquelle il fait « Don du tapis rouge » à une galeriste invitée. Ses performances intègrent les pratiques contemporaines in situ, celles du body art, de l’esthétique relationnelle, l’art de l’installation, la photographie et la vidéo. Il combine ces médiums aux réseaux sociaux et à son gout des mythes, pour poursuivre une œuvre imaginée aux Beaux-Arts, où l’affect est en permanence questionné depuis 1993