Anne Le Troter, "De L'interprétariat", 2016 - photo © Romain Darnaud

ANNE LE TROTER – “DE L’INTERPRÉTARIAT”

Photos © Romain Darnaud

En poussant la porte d’un espace laissé en déshérence quelques temps durant, il n’est pas rare d’avoir l’impression que les murs résonnent encore sourdement des cris et chuchotements de leurs anciennes fonctions. Car si, selon la formule consacrée, l’inconscient est structuré comme un langage, il est également traversé de forces pulsionnelles dont le symbolisme ne demande qu’à s’exprimer. Il suffirait alors d’un accompagnement minimal, quelques indices concrets ici et là nous renseignant sur l’ancienne fonction du lieu, nous permettant d’ancrer les sensations volatiles dans le réceptacle concret réclamé par l’esprit cartésien moderne, pour que jaillissent les récits.

Créer des « espaces de projection de langage » : telle est précisément l’essence des installations in situ d’Anne Le Troter, dont les pièces sonores explorent, approfondissent et fictionnalisent une situation quotidienne donnée. Au 18 rue des Cascades à Belleville, chez Arnaud Deschin galerie, originellement sise à Marseille, l’artiste découvre d’anciens espaces de bureaux. Les murs en béton ont connu des jours meilleurs, tandis que le plafond en laine de roche semble parler couramment le jargon managérial. Or le langage standardisé est une obsession récurrente chez Anne Le Troter. Déjà, Les mitoyennes, son exposition monographique à la BF15 à Lyon l’an passé, s’élaborait autour des protocoles d’élocution des enquêteurs téléphoniques. Pour De L’interprétariat, sa première exposition parisienne, ce sera cette fois la mécanique du langage médical et paramédical qu’elle mettra en espace. Un registre lui permettant de faire se croiser et se télescoper le passé de visiteur médical du galeriste ; ses propres souvenirs à écouter un radiologue dicter les ordonnances à sa secrétaire ; et enfin, la découverte, près du quartier de Montmartre qu’elle a habité, d’une rue entière dédiée aux échoppes de techniciens dentaires.

C’est aux Beaux-Arts qu’ Anne Le Troter commence à s’intéresser au langage – et plus précisément, à son versant incarné et oralisé. Pratiquant alors la sculpture, elle se met à s’enregistrer en train d’évoquer à haute voix les actions qu’elle effectue, ainsi que les réflexions que lui éveillent le processus. Peu à peu, les mots prennent le pas sur les choses, et deviennent l’élément plastique principal, lui-aussi ductile et façonnable. De L’interprétariat est l’occasion de mettre en perspective l’activité de production même du langage, dont il est aisé d’oublier les ressorts matériels. À un Tristan Tzara proclamant en 1924 dans les Sept Manifestes Dada que « la pensée se fait dans la bouche », Anne Le Troter semble ici rétorquer que la parole naît sur les dents. La genèse de l’exposition naît ainsi des entretiens hebdomadaires menés avec un prothésiste dentaire, et se construit au fur et à mesure de la relation de confiance qui se tisse peu à peu : celui-ci lui montre les ficelles du métier, lui prête ses outils et lui confie certains objets—un dentier, ou encore un nuancier colorimétrique des différentes teintes d’émail.

Dans la galerie, la présence en creux de quelques indices visuels focalisent l’œil pour mieux libérer l’écoute : les aspérités des murs de béton ont été comblées en injectant de la résine, selon la technique employée par les prothésistes. Un espace scénique émerge, plaçant le visiteur en condition pour appréhender les pièces sonores, le cœur de l’intervention, qui se déclenchent dès que l’on franchit le seuil de la galerie. Longues d’une quinzaine de minutes, celles-ci explorent les spécificités de l’idiome médical, tout comme l’impact de la dentition sur l’élocution. Dans un centre de radiologie, Anne Le Troter a récupéré les archives d’enregistrement sur cassettes, les dernières avant que le centre ne passe définitivement au numérique en 2011. Sur celles-ci, le radiologue dicte le compte-rendu de son interprétation des clichés, à destination de la secrétaire qui ensuite le tape à la machine avant d’effacer la bande par souci de confidentialité. Or tels des sédiments ou des samples, certains fragments de compte-rendu, mal effacés, subsistent et s’entrecroisent: dans cette polyphonie accidentelle, les termes propres aux échographies, mammographies ou radiographies se tissent aux réflexes linguistiques oralisant l’écrit à grand renfort de «virgule », « à la ligne » ou «point ». Anne Le Troter numérise et monte alors la matière des sept cassettes qu’elle a récupérées, en en réorganisant le déroulé temporel. Face aux portraits de patients que s’adressent les différents acteurs d’un corps de métier dont le langage codifié, pour l’oreille profane, ne renvoie à aucune réalité concrète, libre à l’imagination de chacun d’associer des images à ces sonorités purement formelles.

En détachant le langage de son adresse et en en éclairant les tréfonds de ses conditions physiologiques de possibilité, Anne Le Troter fait se dresser le spectre d’un ancestral fantasme d’automation: la machine à parler, depuis les premières tentatives de Joseph Faber au début du XIXe siècle qui mit au point Euphonia, une tête humanoïde reproduisant les organes humains du discours, jusqu’à son homologue contemporain Siri, dont les séduisantes mélopées, pour désincarnées qu’elles soient, nous rappellent que la voix, sans doute plus que tout autre attribut visuel, et même lorsqu’elle n’est reliée à aucun corps, reste imbibée de l’irrépressible réflexe ontologique qui nous fait reconnaître et ressentir un humain comme tel.

Ingrid  Luquet-Gad

 

 

When you push open the door of a space that has been heirless for some time, you quite often get the impression that the walls are still ringing with the muffled cries and whispers of their former functions. Because if, to borrow those hallowed Lacanian words, the unconscious is structured like a language, it is also traversed by instinctual forces whose symbolism merely wants to find expression. So all that would be needed for narratives to burst forth is a minimal accompaniment, with one or two tangible clues here and there informing us about the place’s former function, helping us to root our volatile sensations in the concrete receptacle claimed by the modern Cartesian spirit.

Creating “spaces that project language”: this is precisely the essence of Anne Le Troter’s sitespecific installations, where the acoustic pieces explore a given everyday situation, developing it in depth and fictionalizing it. At N° 18 Rue des Cascades in Belleville, where the Arnaud Deschin gallery, originally located in Marseille, has just set up shop, the artist discovers old office areas. The concrete walls have known better days, while the ceiling made of rockwool seems to be fluent in managerial jargon. The fact is that standardized language is a recurrent obsession in Anne Le Troter’s work. Les Mitoyennes, her solo show held at the BF15 in Lyon last year, was already focused on elocution procedures for telephone interviewers. This time around, for De L’interprétariat, her first Paris exhibition, she will be spatially arranging the mechanics of medical and paramedical language. This is a chord that enables her to overlap and concertina the gallery owner’s past as a medical rep, her own memories of listening to a radiologist dictating prescriptions to his secretary, and lastly the discovery, near the Montmartre neighbourhood she once lived in, of a street given over to the workshops of dental technicians.

It was while studying Fine Arts that Anne Le Troter started to develop an interest in language—and more precisely its embodied and verbalized aspect. She was involved with sculpture at that time, and started to record herself describing out loud the actions she was carrying out, as well as the thoughts aroused by the process. Little by little, words took precedence over things, and became the principal plastic element, it, too, pliable and shapeable. De L’interprétariat offers a chance to put in perspective the activity of actually producing language, whose material mainsprings it is all too easy to overlook. To a Tristan Tzara declaring in 1924 in the Seven Dada Manifestos that “thinking happens in the mouth”, Anne Le Troter seems here to be riposting that words come into being on our teeth. The exhibition has also come into being from weekly conversations with a dental prosthetist, and is being constructed as the relation of trust being woven between the two interlocutors gradually forms: the prosthetist is showing her the ropes of the trade, lending her his tools, and entrusting her with certain objects—dentures, and a colour chart showing the different hues of enamel.

In the gallery, the implicit presence of a few visual clues focuses the eye, the better to free up the ear: the rough surfaces of the concrete walls have been filled in and smoothed by injecting resin, using the technique used by denture makers. A stage-like space emerges, putting visitors in a position to understand the acoustic pieces, the heart of the intervention, which are triggered as soon as you cross the threshold into the gallery. Some fifteen minutes long, these pieces explore the specific features of the medical idiom, just like the impact of false teeth on elocution. In a radiology centre, Anne Le Troter retrieved recording archives on tape, the last ones before the centre went digital once and for all in 2011. On these tapes, the radiologist is dictating the reports of his interpretation of the photos, to then be given to the secretary, who in turn types them up before wiping the tape clean for reasons of confidentiality. But like sediments and samples, certain parts of the reports which have not been thoroughly deleted still exist and intersect: in this accidental mix of voices, the terms peculiar to scans, breast x-rays and other x-rays are woven together with linguistic reflexes verbalizing the written word with much back-up from “commas”, “next line”, and “period”. Anne Le Troter digitizes and then edits the contents of the seven tapes she has retrieved, by re-organizing their development in time. In front of portraits of patients addressed by different people from a profession whose coded language, for the lay ear, does not refer to any tangible reality, it is up to the imagination of each person to associate images with these purely formal sounds.

By separating the language of her speech and shedding light on the depths of its physiological conditions of possibility, Anne Le Troter brings out the spectre of an ancestral fantasy of automation: the talking machine, from Joseph Faber’s first attempts in the early 19th century, when he developed Euphonia, a humanoid head reproducing the human organs of speech, to his contemporary counterpart, Siri, whose seductive laments, no matter how disembodied they might be, remind us that the voice, probably more than any other visual attribute, and even when it is not connected to any body, remains steeped in the irrepressible ontological reflex which allows us to recognize and feel a human being as such. 

Ingrid  Luquet-Gad

Filed under: PASSÉES

by

ARNAUD DESCHIN (né à Douai en 1970), artiste, galeriste, commissaire d’exposition Arnaud Deschin a été formé à l’ESAD d’Amiens, puis aux Beaux Arts du Havre, Besançon et Marseille dont il sort diplômé/félicité en 1996. Il performe inlassablement jusqu’à la fin de son cursus et l’obtention de son diplôme en 1995 (« 100 cœurs sans toit » « Les performances de l’Agneau », entre autres). En marge de sa pratique de performer, qu’il poursuit jusqu’en 2003 et est entretenue par celle du judo et du Krav Maga, il devient assistant à la Galerie Roger Pailhas à Marseille (1996-1999) et travaille pour Crash magazine. En 2000, diplômé d’Etat de visites et informations médicales il devient Délégué Spécialiste pour Takeda Pharmaceutical, poste qu’il occupe pendant treize ans et autour duquel s’imagine de nouveaux scénarii de performances, données pour la plupart à Marseille. Il devient gérant d’un night-club marseillais et crée en 2010 La GAD Marseille, galerie au sein de laquelle il développe son activité de commissaire d’exposition. La GAD défend principalement les artistes émergeants (au total en 2018 : 100 artistes présentés à Marseille, à Paris, à Malibu et dans des foires nationales). En 2016, il inaugure un nouvel espace dédié à l’art contemporain, la Arnaud Deschin galerie à Paris, Belleville qui ferme ses portes en juin 2018. Arnaud Deschin inaugure à Bagnolet, ART DECH STUDIO, 12 rue de la Liberté, en juillet 2018, une plateforme artistique transdisciplinaire, avec une performance à travers laquelle il fait « Don du tapis rouge » à une galeriste invitée. Ses performances intègrent les pratiques contemporaines in situ, celles du body art, de l’esthétique relationnelle, l’art de l’installation, la photographie et la vidéo. Il combine ces médiums aux réseaux sociaux et à son gout des mythes, pour poursuivre une œuvre imaginée aux Beaux-Arts, où l’affect est en permanence questionné depuis 1993